
Compte-rendu de la conférence du 7 novembre 2011
Inhaltsverzeichnis
I.Introduction
II.Réseaux sociaux et univers virtuels: un must pour les entreprises?
III.Quelles stratĂ©gies adopter? Perspectives de lâindustrie horlogĂšre
IV.Protection de lâ«e-rĂ©putation» et des donnĂ©es confidentielles
V.Protection des droits de propriété intellectuelle
VI.Table ronde sur le thÚme des meilleures pratiques en ligne («Online best practices»)
VII.Conclusions
Les réseaux sociaux et les univers virtuels sont en quelques années devenus incontournables pour les entreprises. Ces nouvelles formes de médias comportent toutefois des risques que les entreprises doivent évaluer et gérer.
La confĂ©rence organisĂ©e sur cette thĂ©matique par la FacultĂ© de droit de lâUniversitĂ© de GenĂšve, le Forum Suisse pour le Droit de la Communication et la Chambre de commerce, dâindustrie et des services de GenĂšve sâest ouverte sur quatre prĂ©sentations, retraçant successivement: les risques inhĂ©rents Ă ces nouveaux mĂ©dias (II.), les stratĂ©gies pour y faire face (III.), les moyens juridiques Ă disposition pour protĂ©ger lâ«e-rĂ©putation» et les donnĂ©es confidentielles (IV.) comme les droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle (V.). La confĂ©rence sâest conclue par une table ronde offrant entre autres les perspectives dâacteurs internationaux sur les mĂ©canismes de rĂ©solution des litiges (VI.).
StĂ©phane Koch, consultant dans le domaine de la sĂ©curitĂ© informatique et des rĂ©seaux sociaux, a relatĂ© lâimportance de ces rĂ©seaux et dĂ©taillĂ© les risques liĂ©s aux informations qui y circulent. Se rĂ©vĂšlent particuliĂšrement dĂ©licats pour les entreprises lâusurpation de lâidentitĂ© numĂ©rique, la difficultĂ© de remonter jusquâĂ lâauteur dâune atteinte et la potentielle contre-productivitĂ© dâune action en justice sur lâimage dâune marque.
Carole Aubert, responsable de la cellule Internet pour la FĂ©dĂ©ration HorlogĂšre et avocate, a exposĂ© que participer aux rĂ©seaux sociaux permet aux entreprises dâinteragir avec des acheteurs potentiels, dâamĂ©liorer la visibilitĂ© de la marque en exploitant des nouvelles formes de marketing (tel le «marketing viral» faisant des consommateurs les principaux vecteurs de communication) et dâanalyser concurentiellement le marchĂ©. Cela dit, les marques sont susceptibles dâĂȘtre prĂ©sentes sur les rĂ©seaux sans mĂȘme lâavoir dĂ©cidĂ©, par lâentremise des consommateurs (p. ex. crĂ©ation de pages de fans).
Selon Aubert, la vraie question nâest dĂšs lors plus si â mais comment â intĂ©grer au mieux ces rĂ©seaux, dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper des stratĂ©gies sur la maniĂšre dây intervenir. A lâinterne, encadrer lâintervention des employĂ©s sur ces nouveaux mĂ©dias, par exemple dans une «Charte interne dâutilisation», permet de les responsabiliser et les encourager Ă devenir des ambassadeurs de la marque. A lâexterne, les stratĂ©gies Ă dĂ©velopper portent non seulement sur la maniĂšre dâinteragir avec les communautĂ©s, les thĂ©matiques et informations Ă communiquer mais encore sur la prĂ©vention des abus. Ces abus concernent particuliĂšrement les noms de marques, repris par les utilisateurs voire utilisĂ©s aux fins de promouvoir des contrefaçons ou des produits concurrents. Lâentreprise devrait prĂ©ventivement et dans les meilleurs dĂ©lais rĂ©server son nom dâutilisateur sur les rĂ©seaux sociaux, sachant que le rĂ©cupĂ©rer est juridiquement dĂ©licat. Sâagissant des abus relatifs Ă des commentaires nĂ©gatifs, lâentreprise devrait Ă©valuer lâopportunitĂ© dây rĂ©pondre sans mĂ©connaĂźtre lâĂ©lĂ©ment humain, une absence de rĂ©action pouvant selon les circonstances ĂȘtre prĂ©fĂ©rable Ă un excĂšs de zĂšle propre Ă alimenter la polĂ©mique.
Bertil Cottier, professeur Ă la FacultĂ© des sciences de la communication (UniversitĂ della Svizzera Italiana), a prĂ©sentĂ© les instruments juridiques protĂ©geant actuellement lâ«e-rĂ©putation» et les donnĂ©es confidentielles. Les normes topiques existantes en matiĂšre de protection de la personnalitĂ© (art. 28 ss CC), de concurrence dĂ©loyale (art. 3 let. a et 23 LCD) ou dâatteintes Ă lâhonneur (art. 173 ss CP) sont «technologiquement neutres» et dĂšs lors applicables aux rĂ©seaux sociaux (intermĂ©diaires techniques, exploitants de services en ligne). Ces normes ne tiennent toutefois pas compte de certains intĂ©rĂȘts particuliers et ne permettent pas de rĂ©primer efficacement lâauteur dâune atteinte.
A titre dâexemples, Cottier a citĂ© la non-punissabilitĂ© de lâusurpation dâidentitĂ© en droit suisse et le secret rĂ©dactionnel dont bĂ©nĂ©ficient les blogs de mĂ©dias pĂ©riodiques (ATF 136 IV 145). En outre, il a retenu de la jurisprudence Ă©parse rendue en matiĂšre de rĂ©seaux sociaux (notamment: TF du 4 mai 2011, 5A_790/2010; du 7 fĂ©vrier 2011, 6B_757/2010; du 1er novembre 2010, 6B_361/2010; du 2 mai 2008, 6B_645/2007) que les litiges portĂ©s en justice concernaient des cas simples, se situant dans un contexte de communication unidirectionnelle oĂč lâĂ©metteur est identifiable. Ceci alors que les rĂ©seaux sociaux gĂ©nĂšrent des cas souvent complexes, les Ă©metteurs Ă©tant potentiellement hors de portĂ©e, les rĂŽles des diffĂ©rents intervenants confus et la propagation des donnĂ©es instantanĂ©e. Cottier a ajoutĂ© que le droit actuel, sâil permet encore dâagir contre les auteurs dâune atteinte lorsque la communication est unidirectionnelle, nâest plus dâaucune utilitĂ© lorsque la communication est, telle celle des rĂ©seaux sociaux, multidirectionnelle et «virale».
Sevan Antreasyan, assistant et doctorant (UniversitĂ© de GenĂšve), sâest attachĂ© Ă dĂ©crire la protection accordĂ©e spĂ©cifiquement aux titulaires de droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle, focalisant son exposĂ© sur lâautorĂ©gulation et lâillustrant des mĂ©canismes instaurĂ©s par deux rĂ©seaux sociaux. Outre lâinstauration de formulaires en ligne permettant de notifier les violations de droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle, Facebook a donnĂ© lâoccasion aux titulaires de marques dâenregistrer en prioritĂ© leur «Uniform Resource Locator» (URL) personnalisĂ©e pendant une pĂ©riode donnĂ©e. Pour sa part, Twitter a Ă©galement Ă©laborĂ© des mĂ©canismes de protection, prĂ©sentant en matiĂšre de marques la particularitĂ© de dĂ©finir contractuellement ce qui est tenu pour une violation. Twitter a par ailleurs créé des procĂ©dures propres au «namesquatting» comme Ă lâusurpation dâidentitĂ© et mis en place un systĂšme pour attester de lâauthenticitĂ© des comptes de marques connues.
Antreasyan a relevĂ© quâen pratique les titulaires de droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle ne font pas systĂ©matiquement usage de ces mĂ©canismes en cas de violation, leur prĂ©fĂ©rant un mode de rĂ©solution des litiges plus adaptĂ© au contexte. En termes de stratĂ©gie, les entreprises doivent ainsi examiner: lâopportunitĂ© dâun contact voire dâune coopĂ©ration avec les auteurs de lâatteinte, un contact direct avec lâopĂ©rateur, lâusage des mĂ©canismes de rĂ©solution des diffĂ©rends mis en place par lâopĂ©rateur et, en dernier recours, la voie judiciaire. Selon Antreasyan, la rĂ©ticence Ă sâengager dans cette derniĂšre voie traduit les contraintes liĂ©es Ă lâintroduction dâune action contre un utilisateur, sans nĂ©cessairement attester de la rĂ©ussite des mĂ©canismes dâautorĂ©gulation. En tout Ă©tat, le faible nombre de dĂ©cisions judiciaires et le caractĂšre confidentiel des rĂšglements amiables renforcent lâinsĂ©curitĂ© juridique et rendent dĂ©licats les conseils dâintervention aux entreprises.
Dan Hunter, directeur de lâ«Institute for Information Law & Policy» (New York Law School), a exposĂ© que les dĂ©tenteurs de plate-formes ne devraient pas abuser de leurs pouvoirs tout comme les titulaires de droits devraient abandonner une partie du contrĂŽle exercĂ© en vue de la protection de leurs droits. Par ailleurs, il a prĂŽnĂ© le dĂ©veloppement dâun systĂšme de rĂ©solution des litiges pour les rĂ©seaux sociaux et univers virtuels similaire Ă lâ«Uniform Domain-Name Dispute-Resolution Policy» (UDRP).
Marcus Höpperger, directeur de la Division du droit des marques et des dessins et modĂšles industriels auprĂšs de lâOrganisation Mondiale de la PropriĂ©tĂ© Intellectuelle (OMPI), a Ă©voquĂ© les contraintes du droit Ă©tatique et les difficultĂ©s liĂ©es Ă lâĂ©laboration dâune rĂ©glementation internationale. Dâune part, le droit local sâavĂšre dâapplication problĂ©matique en raison de sa territorialitĂ©, lâutilisation des marques sur lâInternet nâĂ©tant prĂ©cisĂ©ment pas limitĂ©e Ă un territoire donnĂ©. Dâautre part, il requiert de connaĂźtre lâauteur de la violation pour pouvoir agir Ă son encontre, alors que lâInternet implique un agissement global et souvent anonyme. En dĂ©pit de cet Ă©tat de fait, Höpperger a Ă©voquĂ© la difficultĂ© Ă lĂ©gifĂ©rer sur la responsabilitĂ© des intermĂ©diaires de lâInternet sur le plan international.
Eun-Joo Min, cheffe de la Section du dĂ©veloppement du droit au Centre dâarbitrage et de mĂ©diation auprĂšs de lâOrganisation Mondiale de la PropriĂ©tĂ© Intellectuelle (OMPI), a fait une prĂ©sentation de quatre diffĂ©rents mĂ©canismes de protection des droits et des pratiques de rĂ©solution des litiges dans les environnements en ligne. Le premier mĂ©canisme, lâoption forte et onĂ©reuse, est la saisine de tribunaux. La jurisprudence fournit Ă ce propos des exemples dâactions intentĂ©es directement contre les intermĂ©diaires pour les espaces quâils contrĂŽlent. Le deuxiĂšme mĂ©canisme consiste en la mise en Ćuvre dâun systĂšme de nature contractuelle attribuant la compĂ©tence dĂ©cisionnelle Ă une entitĂ© tierce (sans quâil ne sâagisse dâun arbitrage), sur le modĂšle de lâUDRP. Le troisiĂšme mĂ©canisme repose sur la mise en Ćuvre de systĂšmes privĂ©s Ă©laborĂ©s par les intermĂ©diaires dans leurs conditions gĂ©nĂ©rales. Selon Min, cette option nâest toutefois pas sans dĂ©fauts, en raison notamment du caractĂšre indĂ©terminĂ© des droits protĂ©gĂ©s, de lâabsence de transparence et de prĂ©visibilitĂ© du systĂšme et des doutes quant Ă lâintermĂ©diaire Ă approcher. Enfin, le quatriĂšme mĂ©canisme consiste en la mise en place de systĂšmes privĂ©s automatisĂ©s, tels des filtres.
Revenant particuliĂšrement sur les mĂ©canismes privĂ©s de rĂ©solution des litiges, les diffĂ©rents intervenants ont relevĂ© leurs limites en termes de transparence, dâindĂ©pendance, dâĂ©galitĂ© de traitement et de conditions gĂ©nĂ©rales potentiellement abusives. De plus, compte tenu des risques de publicitĂ© nĂ©gative dĂ©coulant de lâinitiation dâune procĂ©dure contentieuse, ils ont soulignĂ© quâil peut sâavĂ©rer prĂ©fĂ©rable de privilĂ©gier une stratĂ©gie relevant plus des relations publiques et du marketing que du domaine juridique.
La confĂ©rence a clairement montrĂ© la nĂ©cessitĂ© dâune prise de conscience des rĂ©seaux sociaux dans les stratĂ©gies des sociĂ©tĂ©s. Elle a Ă©galement traduit un certain scepticisme quant aux possibilitĂ©s pour les entreprises de se protĂ©ger efficacement contre les risques inhĂ©rents Ă ces nouveaux mĂ©dias. Dâune part, les procĂ©dures judiciaires, en lâabsence dâinstruments juridiques adĂ©quats pour agir efficacement contre les auteurs dâatteintes, ne sont guĂšre attractives, voire sont contre-productives. Dâautre part, les mĂ©canismes de rĂ©gulation privĂ©e, sâils tiennent compte de la spĂ©cificitĂ© des nouveaux mĂ©dias, nâoffrent pas nĂ©cessairement toutes les garanties souhaitables.