06 | 2015
Bibliographie

J.-C. Liebeskind | Stefan Luginbuehl | Peter Ganea (éd.)

Patent Law in Greater China

|Besprechung | Compte rendu

Stefan Luginbuehl | Peter Ganea (éd.)

Edward Elgar Publishing, Cheltenham/UK 2014, 528 pages, £ 145.–, ISBN 978-1-7819-5483-6

Patent Law in Greater China est un ouvrage collectif regroupant les contributions de 25 auteurs dont approximativement la moitiĂ© d’appartenance chinoise. Les coauteurs asiatiques sont enseignants, magistrats, fonctionnaires d’agences Ă©tatiques pour la propriĂ©tĂ© intellectuelle ou encore agents en brevets. Les coauteurs occidentaux sont principalement allemands; ils exercent les mĂȘmes fonctions ou sont encore juristes au sein de grandes entreprises allemandes investies en Chine. Des deux coĂ©diteurs, Stefan Luginbuehl est juriste Ă  l’Office europĂ©en de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, et Peter Ganea est chargĂ© de cours Ă  l’institut Goethe Ă  Francfort.

L’ouvrage est divisĂ© en neuf chapitres principaux. Les six premiers sont consacrĂ©s Ă  la RĂ©publique populaire de Chine, alors que les trois derniers portent sur les rĂ©gimes Ă©quivalents Ă  TaĂŻwan, Hong Kong et Macau.

La partie principale dĂ©bute par une introduction au rĂ©gime de la protection des brevets en Chine. Elle est suivie par trois chapitres traitants du droit de fond, de la procĂ©dure d’enregistrement et de l’exĂ©cution forcĂ©e. Les deux derniers chapitres relatifs Ă  la Chine continentale traitent de deux aspects particuliers du droit des brevets: la standardisation et les modĂšles et dessins industriels. Le texte est complĂ©tĂ© par une liste des abrĂ©viations et des acronymes, ainsi qu’une liste des dĂ©cisions judiciaires et des lois citĂ©es, une bibliographie et un index.

L’introduction (chapitre A) discute les deux clĂ©s de la comprĂ©hension du systĂšme chinois de protection des brevets: la politique gouvernementale en la matiĂšre, et le transfert de technologie. L’auteur rappelle qu’en dĂ©pit des critiques dont il n’a cessĂ© de faire l’objet de la part des investisseurs Ă©trangers, la politique chinoise en la matiĂšre est remarquable si on considĂšre que le droit des brevets – et de la propriĂ©tĂ© intellectuelle en gĂ©nĂ©ral Ă©tait virtuellement inexistant Ă  l’Ouverture du dĂ©but des annĂ©es 1990 et qu’il est depuis, en moins d’un quart de siĂšcle, en dĂ©pit de ses carences, parvenu Ă  s’élever grosso modo aux standards internationaux.

L’auteur discute Ă©galement la part, critiquĂ©e mais souvent mal comprise, que rĂ©serve la Chine aux inventions indigĂšnes.

L’importance que le transfert de technologie de l’Occident vers la Chine a pris dans l’économie mondiale tĂ©moigne, n’en dĂ©plaise Ă  ses dĂ©tracteurs, de son succĂšs, et fait l’objet de la deuxiĂšme partie de l’introduction.

Le chapitre B examine le droit de fond, y compris les conditions prĂ©alables Ă  la protection, les domaines d’application les plus importants dans la pratique, que sont la biotechnologie et les logiciels, ainsi que deux aspects particuliers, soit les inventions des employĂ©s, et les exceptions et limitations au rĂ©gime gĂ©nĂ©ral des brevets.

La procĂ©dure d’examen, particuliĂšrement lourde en matiĂšre de brevets, est dĂ©crite dans le chapitre C. Sont traitĂ©s sĂ©parĂ©ment la procĂ©dure d’enregistrement PCT (selon le Patent Cooperation Treaty du 19 juin 1970) et le problĂšme particuliĂšrement sensible de la confidentialitĂ© pendant l’examen.

La mise en Ɠuvre de la protection des brevets est analysĂ©e au chapitre D. Les auteurs expliquent d’abord la dualitĂ© du contentieux qui permet au lĂ©sĂ© de recourir soit aux tribunaux civils ordinaires, soit aux tribunaux administratifs spĂ©ciaux en matiĂšre de brevets, puis ils examinent les procĂ©dures et remĂšdes y relatifs.

Est dĂ©battue notamment la relation qu’entretiennent l’action en violation du brevet et celle qui tend au constat de son invaliditĂ©. Un soin particulier a Ă©tĂ© portĂ© aux spĂ©cificitĂ©s de l’interprĂ©tation de certaines notions y relatives par les tribunaux chinois, qui aura pu dĂ©concerter plus d’un investisseur mal informĂ©. Enfin, certains aspects procĂ©duraux spĂ©cifiques aux litiges en matiĂšre de brevet ou prĂ©sentants une importance particuliĂšre dans ce domaine font l’objet d’un examen attentif.

Quittant une perspective purement juridique pour adopter une perspective de marchĂ©, les auteurs approfondissent encore deux domaines marginaux qui ont pris, dans la pratique, une importance croissante: le droit de la concurrence, qui limite le droit du dĂ©tenteur du brevet Ă  octroyer l’exclusivitĂ© de la jouissance de son invention, et la relation entre les brevets et la standardisation, la derniĂšre imposant aussi certaines contraintes aux premiers.

La partie principale sur la Chine continentale est enfin complétée par une présentation du systÚme chinois des dessins et modÚles industriels.

Le droit des brevets de Taïwan, Hong Kong et Macao (les deux derniers formant des juridictions distinctes bien |que faisant politiquement partie de la RPC) est enfin sommairement présenté dans les trois derniers chapitres du livre.

Cet ouvrage apporte une contribution bienvenue au droit chinois des brevets. Notamment, il Ă©vite deux piĂšges communs: celui consistant Ă  se cantonner Ă  une approche thĂ©orique et par consĂ©quent idĂ©aliste du droit chinois en ignorant les problĂšmes que pose sa mise en Ɠuvre; et celui qui consiste Ă  le critiquer sans cesse en le comparant Ă  des systĂšmes occidentaux qui ne sont pas transposables tels quels, vu les spĂ©cificitĂ©s de la Chine, d’une part, et, d’autre part parce qu’ils sont plus matures, tout en ignorant les progrĂšs admirables rĂ©alisĂ©s par ce pays au cours des deux derniĂšres dĂ©cennies et sa continuelle Ă©volution.

Ainsi, les auteurs, aprĂšs avoir posĂ© les bases du systĂšme, se sont efforcĂ©s d’identifier les problĂšmes rencontrĂ©s dans la pratique par les investisseurs Ă©trangers et leurs conseils juridiques qui, en dĂ©pit de leur importance, ne sont pas ou imparfaitement apprĂ©hendĂ©s par le droit chinois, soit faute de lĂ©gislation adĂ©quate, soit – comme c’est Ă  notre avis le plus souvent le cas – par une mise en Ɠuvre lacunaire de celle-ci.

À cet Ă©gard, le choix des coĂ©diteurs d’avoir mĂ©langĂ©, Ă  parts Ă©gales, les contributions de juristes chinois – qu’ils soient de la Chine continentale, de la Grande Chine ou expatriĂ©s – et allemands, comme des expĂ©riences trĂšs diverses (enseignants, chercheurs, fonctionnaires ou employĂ©s d’organisations semi-institutionnelles, avocats, juristes d’entreprise, etc.) s’avĂšre judicieux, parce que particuliĂšrement riche du point de vue de la sensibilitĂ© culturelle des uns et des autres.

Ce livre n’est pas une thĂšse de doctorat. Il n’en a d’ailleurs pas l’ambition, et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  son intĂ©rĂȘt: celui d’offrir, aux investisseurs et Ă  leurs avocats ou juristes d’entreprise, les clĂ©s de la comprĂ©hension d’un systĂšme qui, audelĂ  de ses imperfections, est devenu malgrĂ© tout le premier destinataire mondial d’investissements Ă©trangers et de transfert de technologie.

Il fait ainsi passer un message essentiel et pourtant encore largement incompris: celui que tout investissement en Chine suppose, obligatoirement, en vertu du droit chinois des investissements Ă©trangers, un transfert de technologie sous une forme ou une autre. There is no free lunch, mais si les investisseurs ne s’y retrouvaient pas non plus, le monde entier ne se prĂ©cipiterait pas en Chine ou pour acheter des produits chinois.

L’investisseur avisĂ© sera ainsi bien inspirĂ© de tirer avantage du systĂšme tel qu’il existe plutĂŽt que de s’évertuer Ă  le changer. Comme les auteurs le relĂšvent eux-mĂȘmes, le gouvernement chinois, qui s’emploie avec constance Ă  l’amĂ©liorer tout en mĂ©nageant ses intĂ©rĂȘts, est Ă  l’écoute des critiques des investisseurs Ă©trangers, pour autant qu’elles soient constructives et Ă©quitables. À cet Ă©gard, nous ne doutons pas que la contribution de Luginbuehl, Ganea et de leurs 25 coauteurs sera apprĂ©ciĂ©e par qui de droit.

J.-C. Liebeskind, avocat, Pékin