4|2020
Bibliographie

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Jean-Pierre Chamoux (éd.)
The Digital Era 1 | The Digital Era 2
Big Data Stakes | Political Economy Revisited

ISTE/Wiley, Londres 2018, XX +222 pages, CHF 179, 978-1-84821-736-2

ISTE/Wiley, Londres 2019, XXXVIII +185 pages, CHF 157, ISBN 978-1-78630-191-8

L’ouvrage collectif « The Digital Era », Ă©ditĂ© par le professeur Jean-Pierre Chamoux, est en l’état composĂ© de deux volumes ; un troisiĂšme est attendu dans le courant 2020. Chaque chapitre est prĂ©cĂ©dĂ© d’un rĂ©sumĂ©, toujours parfaitement rĂ©digĂ© et utile. Les quatre parties actuelles – « What’s new and why ? », « Tactics and Strategies », « A Disruptive Economy » et « New Perspectives » – font l’objet de brĂšves introductions thĂ©matiques ; des tableaux, Ă©tudes de cas et conclusions ponctuent par ailleurs ces livres et guident le lecteur dans sa comprĂ©hension de ces sujets complexes et en constante Ă©volution.

Le volume consacrĂ© aux enjeux des donnĂ©es massives ou mĂ©gadonnĂ©es (« big data ») contient une partie introductive consĂ©quente de l’éditeur permettant de mieux comprendre la naissance et l’évolution de ces phĂ©nomĂšnes techniques, Ă©conomiques et rĂ©glementaires (p. ex. le passage de l’analogique au numĂ©rique ou la forte prĂ©sence des opĂ©rateurs « over the top », (« OTT »), qui ajoutent des services sur un rĂ©seau qui ne leur appartient pas (I., 3 ss). Le juriste apprĂ©ciera sans le moindre doute les grands efforts pĂ©dagogiques de Jean Dhombres pour prĂ©senter les aspects mathĂ©matiques de l’exploitation de ces donnĂ©es, y compris en rappelant certaines vĂ©ritĂ©s quant Ă  la saisie et Ă  l’analyse des donnĂ©es (I., 42) ou Ă  la nature d’un algorithme (I., 48). Le chapitre rĂ©digĂ© par Philippe Tassi complĂšte cette approche en donnant au lecteur les bases sur lesquelles il pourra construire son raisonnement dans d’autres domaines (I., 77 ss) ; notons en particulier la dĂ©finition du volume de donnĂ©es (quantitĂ© x frĂ©quence), qui vient s’ajouter aux cinq autres « v » : variĂ©tĂ©, vĂ©locitĂ©, vĂ©racitĂ©, visualisation et valeur (I., 81). Pour reprendre l’image proposĂ©e par Gilles Santini (I., 105 ss), gĂ©rer et organiser ces Ă©normes banques de donnĂ©es (massive databases) revient en partie Ă  remettre en place les piĂšces d’un puzzle, mais les choses se compliquent encore lorsque les piĂšces de deux jeux sont mĂ©langĂ©es ; cette image est particuliĂšrement parlante lorsqu’on la replace dans la perspective de l’internet des objets (internet of things) : « data will be captured, transmitted and stored without mankind keeping control over this accumulation process » (I., 107). La contribution de GĂ©rard DrĂ©an (I., 115 ss) sur le Bitcoin offre une prĂ©sentation claire, prĂ©cise et systĂ©matique de ce systĂšme ; l’auteur y rappelle le paradoxe de cette innovation : d’une part, la confiance que les investisseurs y mettent et qui en fait une monnaie (I., 119) ; d’autre part, les mĂ©canismes mis en place pour tenter de prendre en compte la mĂ©fiance et les risques de fraude (I., 121 ss). Au chapitre suivant, le mĂȘme auteur souligne l’importance Ă©conomique croissante et les risques de disruption non seulement du Bitcoin, mais aussi d’autres cryptomonnaies (I., 137 ss). Chacun sait toutefois que la rĂ©volution numĂ©rique ne touche pas que la finance : le monde mĂ©dical doit aussi faire face Ă  ces nouveaux dĂ©fis, du point de vue du patient comme de celui du praticien (I., 163 ss) ; outre son Ă©tude en gĂ©nĂ©ral, la liste des applications de tĂ©lĂ©mĂ©decine dressĂ©e par Isabelle Hilali est ici particuliĂšrement Ă©clairante (p. ex. tĂ©lĂ©consultation, tĂ©lĂ©-expertise ou tĂ©lĂ©-monitoring ; I., 167). La prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e du systĂšme français des donnĂ©es de santĂ© – que font Joumana Boustany, Gabriella Salzano et Christian Bourret (I., 183 ss) – complĂšte cette analyse et offre une base comparative trĂšs utile aux chercheurs d’autres pays ou systĂšmes. À la fin de ce premier tome (I., 203 ss), les rĂ©flexions conclusives de Jean-Pierre Chamoux font appel tant Ă  la philosophie qu’à une apprĂ©ciation technico-Ă©conomique de l’intelligence artificielle, dont l’objectif | pour plusieurs serait de transformer radicalement l’humanitĂ©, au lieu de d’abord l’imiter, puis de l’assister. Le lecteur dĂ©couvrira avec plaisir en quoi « intelligence artificielle » peut ĂȘtre vu comme un oxymore (I., 205).

Le deuxiĂšme volume a pour sous-titre « Political Economy Revisited ». Les juristes y trouveront cependant de nombreuses informations pour mieux saisir ces phĂ©nomĂšnes et leurs nombreuses implications dans notre sociĂ©tĂ© (pour reprendre l’un des titres de la prĂ©face, « From creative destruction to digital disruption » [II., XIV]). Godefroy Dang N’Guyen propose une vision rĂ©solument enthousiaste de la transformation des entreprises (II., 7 ss) ; il se laisse toutefois un peu emportĂ© – non certes sans une nuance subtile, probablement inspirĂ©e par les enquĂȘtes europĂ©ennes en droit de la concurrence – lorsqu’il relĂšve que : « Google, in addition to Facebook, practice (or once practiced) this philosophy of openness and partnership with other digital companies » (II., 15 [soulignĂ© par nous]). Cet auteur reprend une plume (plus) critique pour dĂ©crire les perspectives de l’économie collaborative (II., 81 ss) ; sa distinction entre les mĂ©canismes d’échanges pair-Ă -pair (trading peer-to-peer [p. ex. Airbnb et Uber]) et la collaboration pair-Ă -pair au sein de plateformes (collaborative peer-to-peer [p. ex. Firefox et Wikipedia]) est particuliĂšrement Ă©clairante, grĂące notamment Ă  une Ă©numĂ©ration prĂ©cise des avantages, mais aussi des risques, voire des dangers de ces nouvelles Ă©conomies de rĂ©seaux. L’analyse de Jean-Paul Simon sur les innovations que le numĂ©rique a apportĂ©es Ă  l’univers des mĂ©dias, que ce soit sous l’angle d’une crĂ©ativitĂ© ou de relations renouvelĂ©es entre les auteurs/Ă©diteurs et les lecteurs/utilisateurs, illustre ces diffĂ©rentes Ă©volutions entrepreneuriales et soci(Ă©t)ales (II., 23 ss). Les nouvelles formes d’intermĂ©diation sont remarquablement bien prĂ©sentĂ©es par StĂ©phane Grumbach (II., 55 ss), qui rappelle notamment les deux objectifs de ces plateformes : assurer un lien direct avec les clients et attraire des services vers leur Ă©cosystĂšme (II., 60) ; le haut degrĂ© de concentration est lui aussi mis en exergue : « In almost all fields, one platform dominates its sector with a much higher number of users than its competitors » (II., 66). Le titre du chapitre rĂ©digĂ© par Michel Volle – « Towards a post-industrial iconomy » – annonce un modĂšle Ă©conomique oĂč, par hypothĂšse, une sociĂ©tĂ© informatisĂ©e tendrait vers l’efficience ; mais l’auteur y cĂ©lĂšbre avec raison la crĂ©ativitĂ© humaine, celle-ci compensant la relative lenteur du cerveau face Ă  la puissance informatique (II., 114). La confrontation des lois de Moore – la vitesse des composants Ă©lectroniques double tous les deux ans – et de Rock – les coĂ»ts de production des semi-conducteurs double tous les quatre ans – est au centre de la contribution de GĂ©rard DrĂ©an, qui souligne Ă  juste titre Ă  quel point les prĂ©dictions sont difficiles dans ce domaine, y compris sous l’angle du phĂ©nomĂšne de concentration qui menace cette industrie globalisĂ©e (II., 125 ss). Le dernier mot appartient naturellement Ă  l’éditeur de cette Ɠuvre ; Jean-Pierre Chamoux plaide en effet d’abord pour des instruments de mesure adaptĂ©s Ă  l’économie numĂ©rique, en rappelant notamment que : « it was progress in science and technology that set the economic machine in motion ; the rest, like stewardship, follows after ! » (II., 144). Il souligne ensuite la dominance Ă©tasunienne en matiĂšre technologique (II., 169 ss), et ses remarques finales sont consacrĂ©es aux incertitudes du phĂ©nomĂšne disruptif de ces derniĂšres annĂ©es, Ă  savoir la rapide croissance des cryptomonnaies (II., 176 ss).

Au terme de cette lecture, un sentiment s’impose : on attend avec impatience que la trilogie soit complĂšte. Les auteurs ont su organiser leur prĂ©sentation de maniĂšre convaincante, mĂȘme si, rarement, on se dit, probablement par goĂ»t personnel, que tel chapitre aurait pu ĂȘtre placĂ© plutĂŽt Ă  tel endroit. En tous les cas, le lecteur y trouve largement son compte et est capable de suivre sans difficultĂ© le fil d’Ariane que l’éditeur a pris le soin de tracer dans le labyrinthe de la digitalisation. La plupart des chapitres sont conçus pour durer, mais certains devront ĂȘtre adaptĂ©s Ă  moyen, voire Ă  court terme (p. ex. sur les cryptomonnaies). Nous savons tous Ă  quel point ce secteur change constamment et que ce qui pourrait ĂȘtre une « vĂ©rité » dans un territoire ne l’est pas nĂ©cessairement ailleurs.

Christian Bovet, professeur Ă  la FacultĂ© de droit de l’UniversitĂ© de GenĂšve