5|2017
Bibliographie

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Stéphanie Chuffart-Finsterwald
Optimizing Environmental Technology Diffusion under Intellectual Property Constraints: a Legal Analysis

Schulthess Juristische Medien AG, ZĂŒrich 2016, 402 pages, CHF 72,
ISBN 978-3-7255-8571-7

Étudier les effets des rĂ©gimes de propriĂ©tĂ© intellectuelle est une gageure Ă  laquelle quelques Ă©conomistes, mais peu de juristes se sont risquĂ©s. Optimizing Environmental Technology Diffusion under Intellectual Property Constraints est un brillant exemple d’une telle Ă©tude dans un domaine trĂšs spĂ©cifique, celui des technologies environnementales, Ă  travers le prisme du droit international de la propriĂ©tĂ© intellectuelle. L’analyse se donne pour objectif d’identifier les mĂ©canismes qui semblent garantir la diffusion la plus efficace de technologies environnementales en prĂ©sence de droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle. MĂȘme s’il ne s’agit pas d’une analyse Ă©conomique du droit, la question complexe de l’efficacitĂ© des systĂšmes actuels de propriĂ©tĂ© intellectuelle, voire de leur nĂ©cessitĂ©, constitue indubitablement la toile de fond de l’étude.

Le titre de l’analyse est Ă  lui seul reprĂ©sentatif d’un dilemme aussi ancien que la propriĂ©tĂ© intellectuelle elle-mĂȘme. S’il est socialement et Ă©conomiquement souhaitable que des technologies innovantes soient dĂ©veloppĂ©es puis diffusĂ©es, la propriĂ©tĂ© intellectuelle peut apparaĂźtre Ă  la fois comme un stimulant de leur dĂ©veloppement et un frein Ă  leur diffusion. En considĂ©rant la propriĂ©tĂ© intellectuelle comme une « contrainte » Ă  la diffusion de la technologie, le titre porte d’emblĂ©e le regard sur la seconde partie du dilemme. L’analyse qui s’ensuit ne perd toutefois jamais de vue le caractĂšre fondamental de la propriĂ©tĂ© intellectuelle qui consiste aussi et surtout dans l’encouragement de l’innovation.

Si le dilemme examinĂ© est ancien, l’intĂ©rĂȘt et l’actualitĂ© de l’étude rĂ©side dans le choix du domaine technique. La technologie environnementale est la candidate idĂ©ale de l’analyse: elle est en plein essor et produit chaque annĂ©e quantitĂ© de nouveaux brevets et secrets commerciaux. En mĂȘme temps, sa diffusion paraĂźt urgente en raison des dĂ©fis Ă©conomiques et sociaux posĂ©s par la modification constante du milieu naturel, en particulier le changement climatique et les efforts internationaux pour y faire face. L’étude porte tout naturellement un regard particulier sur la ­diffusion de technologies environnementales dans les pays les moins avancĂ©s (PMA) qui, par leur gĂ©ographie, sont souvent particuliĂšrement affectĂ©s par les changements du milieu naturel, mais qui n’ont souvent ni les moyens financiers ni l’infrastructure pour acquĂ©rir les outils technologiques qui leur permettraient d’y remĂ©dier ou de s’y adapter.

La taille du dĂ©fi relevĂ© par StĂ©phanie Chuffart-Finsterwald apparaĂźt dĂšs le premier chapitre, qui pose le cadre de l’étude et s’attaque Ă  la difficile dĂ©finition de la notion de « technologie environnementale ». La multitude de dĂ©finitions existantes, basĂ©es sur des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques divergents en fonction des sources de ces dĂ©finitions, permet d’entrevoir un constat qui accompagnera l’ensemble de l’étude : le droit international de la propriĂ©tĂ© intellectuelle est fortement politisĂ© et de nombreuses initiatives internationales visant Ă  une meilleure diffusion de technologies environnementales sont bloquĂ©es en raison de la divergence des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques des acteurs Ă©tatiques.

La mĂ©thodologie systĂ©matique de l’étude dĂ©montre toutefois qu’il existe une multitude de voies parallĂšles visant Ă  amĂ©liorer la diffusion de technologies environnementales, dont les accords internationaux en matiĂšre d’environnement ou de commerce ne sont qu’un exemple parmi d’autres. En effet, il ne peut y avoir une solution unique – ni simple – pour un problĂšme aussi complexe. L’étude examine ainsi une sĂ©rie d’outils sous l’angle de leur aptitude Ă  optimiser la diffusion de technologies environnementales, depuis les initiatives d’organisations internationales Ă  travers certaines solutions de droit national jusqu’à diverses initiatives privĂ©es. L’étude prĂ©sente ainsi une sĂ©rie de solutions trĂšs diffĂ©rentes sous forme de « boĂźte Ă  outils », dont les avantages et les inconvĂ©nients sont soigneusement dĂ©taillĂ©s.

Une prĂ©sentation de l’ensemble des outils identifiĂ©s dĂ©passerait le cadre de ce compte rendu. Le lecteur trouvera ci-aprĂšs un choix volontairement arbitraire de certains aspects qui auront paru les plus intĂ©ressants ou originaux Ă  l’auteur de ces lignes.

Le premier groupe d’instruments examinĂ©s sont les incitations liĂ©es au commerce. Ici, l’étude offre d’abord une analyse fine des articles 7 et 8 ADPIC et le constat sobre (et guĂšre spĂ©cifique aux technologies environnementales) que intĂ©rĂȘt de ces dispositions est limitĂ© pour encourager la diffusion de tech­nologies. En effet, l’article 8 ADPIC | exige que les mesures prises selon cette disposition afin de « protĂ©ger la santĂ© publique et la nutrition et pour promouvoir l’intĂ©rĂȘt public dans des secteurs d’une importance vitale pour leur dĂ©veloppement socio-Ă©conomique et technologique » soient compatibles avec les autres dispositions de l’ADPIC, ce qui ĂŽte le caractĂšre vĂ©ritablement exceptionnel de la rĂšgle. L’analyse reviendra toutefois sur ce point dans la derniĂšre partie consacrĂ©e aux exceptions fondĂ©es sur les droits de l’homme et y proposera une solution originale.

L’analyse des patent markets mĂ©riterait Ă  elle seule un compte rendu. Ici, on se limitera Ă  relever que le lecteur trouvera une prĂ©sentation fouillĂ©e de ce sujet encore mĂ©connu des praticiens de propriĂ©tĂ© intellectuelle, appuyĂ©e de deux Ă©tudes de cas, celui de Green­Xchange et de IPXI qui auront peut-ĂȘtre Ă©tĂ© les prĂ©curseurs d’une nouvelle maniĂšre d’apprĂ©hender la diffusion de la technologie et de la technologie en­vironnementale en particulier. Les coĂ»ts de transaction limitĂ©s et la simplicitĂ© de leur utilisation en font en outre un outil de choix pour la diffusion de telles technologies dans des juridictions moins dĂ©veloppĂ©es et/ou disposant de moyens financiers plus limitĂ©s et ce mĂȘme si, comme le souligne l’auteure, les patent markets ne sauraient remplacer, mais au mieux complĂ©ter des nĂ©gociations internationales sur des rĂ©gimes de licence diffĂ©renciĂ©s pour les technologies environnementales.

AprĂšs une analyse dĂ©taillĂ©e, dans la seconde partie de l’étude, des mĂ©canismes encourageant la diffusion de technologies dans des accords multilatĂ©raux en matiĂšre d’environnement, les exceptions et limitations aux droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle constituent le dernier groupe d’instruments examinĂ©s. La prĂ©sentation commence par la description des procĂ©dures nationales d’accĂ©lĂ©ration du traitement de demandes de brevet en matiĂšre environnementale (« fast-tracking »). Si cet instrument semble plus apparentĂ© Ă  l’encouragement de l’innovation qu’à sa diffusion proprement dite, il est nĂ©anmoins analysĂ© comme un outil de diffusion Ă  part entiĂšre. En effet, l’accĂ©lĂ©ration des procĂ©dures de dĂ©livrance confĂšre de la sĂ©curitĂ© juridique quant au contenu des droits et permet la conclusion de contrats de licence sur des droits dĂ©livrĂ©s plus rapidement.

L’étude subsĂ©quente des rĂ©gimes de licence obligatoire conclut en revanche que l’emploi de cet instrument est fortement limitĂ© par l’ADPIC et les traitĂ©s « ADPIC plus ». En outre, l’étude avertit que l’octroi de licences obligatoires mĂȘme en dehors du cadre de ces obligations internationales ne devrait ĂȘtre envisagĂ© qu’au cas par cas.

L’étude a enfin le grand intĂ©rĂȘt d’examiner un domaine rarement explorĂ© par la doctrine, les exceptions aux droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle fondĂ©es sur les droits de l’homme. Une analyse pointue des droits pertinents est suivie d’une analyse des obligations ADPIC sous cet angle qui dĂ©bouche sur la conclusion que si les exceptions prĂ©vues par l’ADPIC n’ont pas Ă©tĂ© conçues pour s’appliquer Ă  des problĂšmes mondiaux et permanents (tel que le changement climatique), il est possible de rĂ©soudre de potentiels conflits entre des normes de droit international public et ce type de situations d’exception en recourant Ă  la Convention de Vienne sur le droit des traitĂ©s et le concept de l’état de nĂ©cessitĂ©. Ainsi, des conflits entre les obligations de l’ADPIC et le droit Ă  l’autodĂ©termination de l’ius cogens peuvent (parfois) ĂȘtre rĂ©solus en donnant la primautĂ© Ă  ce dernier. Si cette analyse est difficile Ă  rĂ©futer, elle n’en pose pas moins la question – Ă©minemment politique – de savoir dans quelles circonstances concrĂštes un tel conflit peut ĂȘtre admis, puis rĂ©solu en faveur du droit Ă  l’autodĂ©termination et Ă  l’encontre des obligations internationales univoques assumĂ©es par un État. L’étude apporte ici une contribution essentielle au dĂ©bat et il est fort Ă  parier que ce sujet fera l’objet de discussions controversĂ©es durant les annĂ©es Ă  venir, en particulier lors de nĂ©gociations d’accords touchant tant aux questions environnementales que commerciales.

Enfin, l’étude ne se contente pas de la prĂ©sentation fouillĂ©e d’outils juridiques. Dans son chapitre conclusif, elle propose une rĂ©flexion sur leur sĂ©lection et application optimale en fonction de quatre paramĂštres concrets: les acteurs en jeu, le temps Ă  disposition, le type de technologie Ă  diffuser et la situation technologique du destinataire. À travers ce « mode d’emploi », la prĂ©sentation fouillĂ©e d’instruments juridiques se transforme en manuel pratique Ă  l’attention tant de conseils que de dĂ©cideurs confrontĂ©s Ă  la difficultĂ© de ­rĂ©soudre des dĂ©fis environnementaux en prĂ©sence de contraintes liĂ©es Ă  des droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle. Il ne fait pas de doute que cette thĂšse leur fournit un instrument prĂ©cieux pour faire face Ă  ces questions complexes.

Peter Ling, LL.M., avocat Ă  Zurich